Lieux écospirituels

Le centre de flottaison Meïsō

Paris, France

Nus, dans le noir et le silence, nous flottons à l’intérieur de capsules aquatiques venues d’un autre univers. Coupé de ses sens, points de repère les plus basiques, le corps disparaît. L’être n’est plus contenu par la matière : il peut alors tester la dimension illimitée de sa conscience.

Johnatan et moi avons démarré notre tour du monde depuis quelques heures, et il est temps de faire escale à notre première destination officieuse : le centre-ville de Paris. En plus de servir de rampe de lancement jusqu’à Denver, ce passage par la capitale nous permet d’expérimenter les dernières découvertes de notre amie Camille. Alliée de longue date, cobaye pour le premier tome de Somos um, la jeune femme partage notre intérêt pour l’étude empirique de la conscience humaine. Depuis plusieurs semaines nous planifions avec impatience la visite de Meïso, le centre de flottaison pour lequel elle travaille comme designer.

Incognito, protégé du boulevard par une épaisse porte rouge, le lieu est un sanctuaire hors du temps et de l’espace. Nous enlevons nos chaussures. Comme à l’intérieur d’un temple japonais dans une dimension parallèle gorgée d’humidité, nous explorons en chaussettes cette étrange tanière. Ancienne menuiserie, l’endroit est étroit et tout en hauteur. La jeune équipe qui occupe les lieux a trouvé de nombreux stratagèmes pour transformer les espaces de stockage de l’usine en une canopée de mezzanines suspendues dans le vide.

Thérapeutes, architectes, les gens qui font vivre Meïso ont en commun une conscience accrue de leur corps et des énergies qui le traversent. Ils ne sont pas seulement collègues : amis et explorateurs, ils utilisent sur leur temps libre les outils qu’ils ont créés pour aller toujours plus au fond d’eux-mêmes. Vous l’aurez compris: le centre de flottaison Meïso n’est pas un spa, et pour cause: l’expérience proposée est assez mystique.

Camille nous accueille et nous explique ce qui va suivre : les capsules de flottaison sont des espaces restreints où aucune information sensorielle n’est générée. Dans le noir et le silence, nous nous immergeons dans une eau à 37.5°C saturée en sel. En moyenne, il y en a 900 kg pour 1200 L d’eau. En entrant dans la capsule remplie de ce liquide presque visqueux, le corps, moins dense, se met naturellement à flotter. Menées dans les années 1950, les premières expériences d’isolation sensorielle obligeaient à rester sous l’eau avec un masque à oxygène. L’eau salée permet d’ouvrir ce nouveau monde au plus grand nombre : vu la densité de l’eau, le visage reste à la surface, et il devient absolument impossible de se noyer. Dans un monde gorgé d’informations en permanence, ce face-à-face avec soi-même permet d’accéder à une conscience accrue de ce qui se passe à l’intérieur du corps.

C’est à moi de commencer. Camille me place dans le cocon, la plus vieille capsule de flottaison du centre. Celle-ci est en fait un prototype créé par Alex, fondateur de Meïso, pour son diplôme à l’école de design. L’espace est chaud et très restreint. Je me déshabille et m’immerge dans l’eau. Au bout de quelques minutes la lumière s’éteint. Je fais face au vide. Entièrement concentrée sur ce qu’il me reste de sensations, je me rends compte à quel point mon dos souffre. Je malmène mon corps et le sens m’implorer de ralentir le rythme. L’immobilité dans la capsule est d’autant plus reposante, délicieuse même. J’ai l’impression d’être dans le ventre de ma mère, un cocon protecteur où je n’ai à me soucier de rien d’autre que remplir mes poumons et faire battre mon cœur. Soudain mon ego se réveille. La peur apparaît, il fait trop chaud, j’étouffe. J’ai l’impression d’être prisonnière de cette bulle où je ne peux ni voir, ni sentir. Je respire lentement, essaye de me calmer. Ne t’inquiètes pas, cher ego, nous n’allons pas mourir. L’épisode de lutte fait de nouveau place à un puissant vide. N’ayant plus aucun repère pour me créer une réalité environnante, mon cerveau me fait revivre des souvenirs. Ceux-ci sont si intenses que je ne sais plus vraiment où je suis. Je vois les yeux fermés. J’ai l’impression que mon corps n’existe plus et que mon âme n’est plus contenue dans rien. Elle sort de ma poitrine, s’expanse et se dilue dans la pièce. C’est une sensation absolument délicieuse, un moment d’extase. Je veux aller plus loin encore, je veux comprendre. Cependant, les lumières se rallument. Cela fait déjà une heure que je flotte. Le temps passe différemment dans le vide. Un peu décontenancée, j’annonce à Camille en sortant que la prochaine fois, je resterai quatre heures dans l’eau ! « A ton retour en France, on fera tout ce que tu veux » dit-elle en riant. Je viens de découvrir une nouvelle manière d’ouvrir les portes de ma conscience. « Et tout ça avec seulement de l’eau salée ! »

C’est au tour de Johnatan d’aller flotter. Il va dans un plus grand bassin, celui qui porte le nom de « capsule spatiale ». Son expérience est colorée, voyageuse, un peu différente de la mienne :

« La capsule est un bassin circulaire de 2m40 de diamètre. Avec son fond noir et ses murs blancs, il ressemble étrangement à l’intérieur d’une navette spatiale. Je m’agenouille dans son eau chaude et salée, saisis le bol de sel qui siège à mes côtés et le répand à la manière d’un semeur de graines en remerciant l’Univers pour cette nouvelle expérience. Je m’allonge ensuite sur le dos et découvre avec surprise que le plafond de la capsule est en fait un miroir. La vision de mon corps, nu, baignant dans un bassin à peine éclairé par une lumière verte me donne l’impression d’être le sujet d’un film de science-fiction Kubrien. Je contemple cette scène dont je suis l’acteur avec beaucoup d’étonnement, puis la lumière se met à clignoter et à baisser d’intensité jusqu’à laisser place à l’obscurité totale. Je ferme alors les yeux et détend les derniers muscles encore réticents de mon corps raidi par le voyage. Me voilà maintenant en apesanteur, flottant dans un espace indéfinissable tant il manque de repères. Je suis le fil de mes pensées qui peu à peu s’estompent en faisant place au silence… Là je me sens parfaitement relaxé et détendu. Les limites de mon corps s’affinent, s’amenuisent. Bientôt, c’est comme une révélation : Ça y est ! Je n’ai plus de corps ! Je ne suis que pure conscience délivrée de sa prison charnelle.

Une idée me vient alors en tête : Si je ne suis que pure conscience, je dois pouvoir aller partout ?
Oui !

C’est alors que mon esprit s’élève, flottant dans l’air et laissant mon corps à l’eau. Je parcours l’institut Meïso, retrouve Hélène et Camille, puis m’élève au dessus du bâtiment pour prendre de la hauteur. Je suis maintenant au dessus de Paris, mais ce recul n’est toujours pas suffisant pour contenter ma soif d’expériences. Je dépasse alors l’atmosphère terrestre pour m’évader dans l’espace. Un espace infini parfois traversé par quelques planètes ou astéroïdes. Je ne sais plus où je suis, suis-je encore dans notre système solaire ? Dans notre galaxie ? Peu importe. J’explore cette inconnue avec grande curiosité. Je vois là-bas une planète qui m’attire, sa couleur est faite d’un bleu profond mêlé d’orange éclatant. Elle est très petite, ou bien je suis très grand. Elle est entourée d’une ceinture d’astéroïdes en révolution sur laquelle je marche comme un tapis roulant. Mais très vite la vision s’arrête, car j’en suis extirpé par un spasme de mon bras qui me ramène à la réalité. Me voilà de retour dans mon corps, flottant dans cette capsule spatiale qui porte bien son nom.
Je retrouve le cours de mes pensées qui vient combler ce vide intergalactique. Sans doute mon mental en a-t-il peur. J’essaie de le faire taire, mais il est tenace. Alors je me concentre sur la détente musculaire de mon corps au repos. Ce faisant, je sombre dans un demi-sommeil pendant quelques instants avant que la lumière ne revienne. Voilà déjà une heure que je flotte dans ce bassin sans avoir vu le temps passer. Ce fut une très belle expérience, alliant à la fois une profonde détente musculaire et un certain état modifié de conscience. Un espace créé où le temps et la matière disparaissent comme dans un trou noir pour laisser place au rêve et à la réalité non-ordinaire. »

Johnatan

Exploratrice des perceptions humaines, Camille a trouvé ici une nouvelle maison et une nouvelle famille avec qui expérimenter. Pour nous, il est maintenant temps de tracer notre propre chemin vers l’Amérique. Si le centre Meïso n’a pas pour objet l’autonomie énergétique ou alimentaire, ses étranges cellules œuvrent au quotidien pour l’éveil de notre espèce : en proposant un face-à-face avec le vide, elles permettent à l’individu de prendre conscience de l’énergie qui coule en lui. Ce même fluide donne vie à chaque chose sur Terre, indépendamment de tout ce qui peut nous causer de la rancœur ou du soucis. Se reconnecter à ce qui est important permet de développer l’amour pour son prochain, pour soi et pour la vie sur cette planète. N’est-ce pas là l’objet de toutes les pratiques spirituelles ? La conscience est la clé de notre évolution.

Pour en savoir plus : https://www.meiso.fr/

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